Le genre en sanskrit

Publié le par Jyoti

Le texte qui suit est extrait d'un article rédigé par Dīpa, dont le fichier joint donne l'intégralité.

« Mes recherches m’ont convaincu que les mots, comme les plantes, comme les animaux,
 ne sont en aucun sens des productions artificielles mais des croissances, 
des croissances vivantes du son, avec à leur base certains sons-semences. »

 Śrī Aurobindo, Le secret du Veda

UN PEU D’ÉTYMOLOGIE, PLONGÉE DANS LES RACINES
Ce mot « genre » vient d’une grande racine indo-européenne GEN/GNE, représentée en sanskrit par la racine JAN, engendrer, naître, devenir, produire, d’où viennent les mots JANA, homme, peuple ; JANAKA, père ; JANAKĪ, mère ; JANMAN, naissance.
En grec, GENOS, race ; GENESIS, création, genèse.
En latin, base de notre langue française, GENERE, GENITUM : engendrer, genre, général ; GENITOR, GENITRIX : père et mère ; GENUS : race, génération et autres congénères ; INGENIUM, caractère inné, génie, et autres ingénieux ingénieurs, indigène.
Enfin GERMEN (pour gen-men) a germé dans cette famille avec le frère Germain….
Autres mots apparentés en anglais, allemand sur base KUN : kind, kin.
Ainsi se forme le vocabulaire  des langues indo-européennes, dans l’espace et le temps, à partir d’un nombre limité de racines-bases, semences verbales, portant le sens. [...]

DES CROISSANCES VIVANTES
[...] Un mot est vivant, agissant, avec sens, valeur et fonction dans la phrase. Il appartient à une famille, recèle une mémoire, celle de ses racines, raconte une histoire, celle de ses usages. Et comme tout vivant, le mot, ici le nom substantif, porte sur lui, en lui, un genre spécifique. C’est la première détermination, nécessaire pour utiliser le mot avec correction et efficience. Certes, de nombreuses langues se passent plus ou moins de cette qualification du genre, mais ce n’est pas le cas pour notre français, ni pour les langues anciennes, dont le sanskrit.
Que nous dit la langue sacrée, à ce sujet ?  

ON DÉCLINE EN TROIS GENRES
S’agissant du nom (substantif  et adjectif), le sanskrit dispose de trois genres : le masculin (m.), le féminin (f.) et le neutre (n.).
Petite précision : un nom-substantif appartient à un seul genre spécifique (quelquefois deux, rarement). Par contre, un adjectif, et c’est son statut, peut être utilisé aux trois genres, puisqu’il s’accorde à un nom de la phrase, appartenant à l’un des trois genres. [...]
Il est utile aussi de savoir que tout adjectif peut être utilisé comme nom-substantif, au neutre : l'adjectif  « sukha », bon, facile, agréable, utilisé au neutre comme substantif, signifie joie, bonheur, plaisir. Un autre usage de l’adjectif substantivé au féminin est possible.
L’adjectif « satya » signifie vrai, véridique, le nom neutre, satyam, réalité, véracité, le nom féminin  satyā : sincérité.
L’usage comme substantif neutre ou féminin de l’adjectif-base est courant et correspond au sens abstrait dégagé du sens adjectival. Quelquefois il y a glissement de sens. Il faut savoir lire et décoder ces rubriques… [...]

LIṄGA ? QUEL DIEU PRÉSIDE À LA RÉPARTITION DU GENRE ?
Un dieu fantasque pour le moins… Regardons ce mot « liṅga », mot neutre, qui  signifie « marque, caractéristique », notamment  signe sexuel, et en linguistique, le GENRE du mot considéré. On pense, bien sûr, au liṅgam, symbole de Śiva, ce cylindre de pierre souvent enchâssé dans un socle de pierre, yoni (mot masculin), qui représente le sexe féminin et la śakti divine.
Si le symbole visuel est clair, naturel, la répartition des genres dans le vocabulaire sanskrit ne relève pas de cette simplicité. Et comme on sait qu’il est nécessaire de connaître le genre d’un mot pour l’analyser ou l’utiliser, le recours au dictionnaire est souvent indispensable.
Il n’y a pas de règles fixes, de listes impeccables et rassurantes, ou, si certaines ont été tentées par les grammairiens, les exceptions et cas particuliers abondent. Quelques repères seulement, par l’analyse des suffixes, qui souvent indiquent un genre spécifique. Mais cela n’est pas étranger à notre langue française.

ANIMÉ OU INANIMÉ ?
Grosso modo, un certain bon sens règne : ce qui est animé, de sexe mâle, ou les objets métaphoriquement sexués, avec fonction créatrice, sont en général du genre masculin : puṃsliṅga. Puṃs (homme, mâle), est un ancien mot védique, remplacé par puruṣa, homme, dans la langue classique.
Relève du genre neutre, napuṃsakaliṅga, c’est-à-dire « genre non masculin », l’inanimé, instruments, objets et produits, mots abstraits de toutes sortes. [...] Le féminin, śrīliṅga, est attribué logiquement aux mots désignant la gent féminine, y compris les déesses, mais aussi les fleuves et rivières et des mots abstraits de toutes sortes. [...] 

LE GENRE  SANS GENRE, MÉTAPHYSIQUE DU NEUTRE 
Terminons cette étude en considérant une série de mots, qui se terminent par le suffixe -man. 
Ces noms sont soit masculins, comme ātman (souffle, principe de vie), vyoman (ciel, éther), preman (m. et neutre aussi, amitié, amour), mahiman (grandeur)…, soit neutres : janman (naissance), karman bien sûr, bhasman (cendre), carman (peau, cuir), vartman (chemin), śarman (bonheur)… Cette répartition des genres n’offre pas d’intérêt puissant, mais lorsqu’il s’agit du mot « brahman », l’indication du genre prend un sens considérable.
Ce mot « brahman », d’une racine BRAH, augmenter, croître, s’étendre, a pour sens premier au masculin : mot sacré issu du Veda, formule ou parole présente dans le Veda.
Puis ce même mot, décliné au masculin, désigne le dieu Brahmā, le Créateur, avec cet ā long final, qui indique le cas du sujet, nominatif masculin.
Décliné au neutre, Brahman (nominatif neutre : brahma, sans ā long final) désigne l’Absolu impersonnel, la source inconditionnée de toute manifestation.
Le genre prend, dans cet exemple remarquable, toute sa valeur différenciatrice, toute sa saveur métaphysique. Le neutre nous propulse au-delà des guṇa, au-delà de la dualité polarisée, il désigne l’indifférencié, le sans-genre, aliṅga.
Dans le Veda et les Upaniṣad, le neutre est utilisé pour évoquer le Principe, absolu, indicible. On l’appelle le TAT (pronom démonstratif neutre) le Cela, le TADEKAM (cet Unique), le PŪRNAM (le Tout, la Plénitude).
Le Brahman neutre est cette source inconnaissable, non née, d’où émanent les dieux et les déesses, qui sont ses instruments de pouvoir, manifestant l’univers.
Comme une vibration première, un unique et gigantesque spanda, qui va se manifestant de plans en plans, en différenciations infinies, toujours plus condensées dans la matière.

La démarche du yoga ne serait-elle pas de se dégager de cette première détermination du genre, masculin ou féminin, en intégrant le pôle opposé pour réaliser l’unité, comme nous le montre la belle représentation du dieu « ardhanārīśvara », le Seigneur (īśvara) moitié (ardha-) femme (nārī), moitié homme, Śiva uni à sa Śakti ?
Et, transcendant ces limites,  accéder au plan de l’inconditionné, où se trouve l’équanimité (samatvam), la Paix et l’Amour total pour la Vie.
C’est cela que suggère l’Upaniṣad, dans sa formulation SAT (n. Être ) CIT (f. Conscience) ĀNANDA (m. Félicité), tentative d’approcher, par des mots, le Brahman, genre absolu.

© Hélène Marinetti, dite Dīpa,
professeur de sanskrit, de philosophie indienne et de chant de mantra


Ressource :
Guide de prononciation sanskrite

 

Le genre en sanskrit. Article de Hélène Marinetti, dite Dīpa.

Publié dans Sanskrit

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