L'autre

Publié le par Jyoti

« Je est un autre » a écrit un jour Rimbaud dans une lettre. Sans vouloir me lancer dans une énième glose de cette phrase, on pourrait effectivement dire avec le point de vue sur le monde ṣāṃkhya que Je en tant que présence du Soi dans ma forme incarnée regarde je en tant que moi (Puruṣa le témoin observant Prakṛti) et donc que je est un autre pour Je et réciproquement. Personnellement, je suis plus proche de l'idée que « je » et « Je » ne font qu'un, mais bon, mon propos concerne plutôt nos rapports à l'« autre » et réciproquement, puisque nous sommes tous l'autre de quelqu'un.

Le déclencheur de cette réflexion a été la révélation que nous savons finalement peu de choses sur les autres, même, si ce n'est surtout, sur les personnes dont nous pensons être les plus proches. Le décès constitue un moment de vérité à cet égard. Lorsque la personne n'est plus là pour masquer  ce qu'elle vit et ressent profondément derrière ses silences, ses dérobades et ses éventuels faux-semblants, nous en découvrons, à travers ce qu'elle laisse derrière elle désormais sans protection, des aspects inattendus, parfois déchirants, qui ouvrent grand les volets sur une personnalité dont nous réalisons que nous ne connaissions que la surface ou quelques facettes.

Rien d'étonnant quand on y pense : ne donnons-nous pas à voir de nous, même sans en être vraiment conscients, que des aspects parcellaires ? La démarche n'est pas systématiquement délibérée : il peut s'agir d'une adaptation instinctive à un comportement perçu, par exemple. Mais elle n'est jamais neutre car de ce que nous montrons dépend ce que nous recevons. Animaux sociaux par excellence, nous vivons - parfois même nous définissons - en fonction du regard des autres. Comme si les relations humaines se limitaient à un échange de reflets à la sincérité relative.

Manipulés par notre affectivité et nos émotions, nous projetons sur l'autre ce que nous voulons qu'il soit, nous échangeons avec lui des regards sélectifs, mais où est sa vérité et où est la nôtre ? Souhaitons-nous même les connaître ? Si une personne nous attire par son calme, nous ne voulons pas savoir si la tempête rugit sous la surface. De la même manière, les fragilités d'une personne perçue comme forte peuvent déstabiliser et même effrayer ceux qui s'appuient sur elle.

Il y a quelque chose de fascinant à constater à quel point nous fondons nos vies sur du sable. Nous le mouillons de nos larmes de joie pour le rendre solide sous nos pieds, jusqu'à ce que nos larmes de chagrin le dissolvent, nous laissant vacillants.

Nous sommes majoritairement des êtres égocentrés qui nous contentons souvent de relations utilitaires et superficielles pour les fruits illusoires qu'elles nous apportent, tels que la réassurance (« Miroir, dis-moi que je suis la plus belle »).  Personnellement, je ne ressens aucune amertume à cette constatation. D'une part, parce qu'au-delà de la règle il y a les précieuses exceptions que sont les relations en trois dimensions avec quelques-uns et d'autre part, parce qu'avoir conscience de ce piège, c'est déjà commencer à y échapper : je sais dans quoi je m'engage et pourquoi. Mais je sais aussi qu'il ne tient qu'à moi de briser le miroir des apparences, à commencer par le mien.

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