La poule et l'œuf

Publié le par Jyoti

Les deux grandes questions que l'humanité et les individus qui la composent se posent quasiment en permanence sont : à cause de quoi ? Dans quel but ?

Ce sont souvent les effets qui nous poussent à nous interroger à l'infini sur les causes : qu'est-ce qui fait que je suis malade, que ma voiture ne démarre pas, etc. Et de fait, s'il ne se passait rien, ces interrogations n'auraient pas lieu d'être ! 

Les causes nous rassurent parce que nous pouvons agir sur leurs effets négatifs : le diagnostic fait espérer la guérison, le garagiste identifie et répare la panne. Mais aussi parce qu'elles sous-entendent le maintien possible d'effets positifs : à cause de mon système immunitaire solide j'ai moins de chance de tomber gravement malade, parce que mon véhicule est neuf il ne tombera pas en panne.

Mais les causes et leurs effets n'auraient pas grand sens sans la finalité : à quoi bon être en bonne santé si l'on n'a pas envie de vivre ? À quoi bon avoir un véhicule si l'on a nulle part où aller ?

L'utilité pratique des causes, des effets et des buts sur notre plan d'existence est incontestable et même inhérente à notre condition : elle structure et éclaire, peut-être faiblement mais quand même, l'univers dans lequel nous évoluons avec nos capacités limités.

Mais qu'en est-il de la cause ultime de cet univers justement ? L'intuition et la vision de scientifiques de génie nous proposent des théories comme le fameux Big Bang. D'accord. Mais quelle est la cause de ce Big Bang, si tant est qu'il ne soit pas supplanté un jour prochain par une autre vision ?

Le Shivaïsme du Cachemire nous dit qu'à l'origine de l'univers manifesté il y a icchā, le désir. Par le jeu de sa totalité liberté, Śiva, l'énergie de conscience absolue, désire manifester le monde. Dit comme ça, on pourrait penser que notre réalité est née de la lubie d'un Dieu qui s'ennuyait. Mais bien sûr, Śiva n'est pas une personne et nous devons nous méfier de ne pas prendre au pied de la lettre les mots que nous utilisons à son sujet.

Et si nous mettions de côté des expressions anthropomorphes telles que « désir », « conscience », « volonté » et parlions plutôt de « principe d'existence »  ? De principe d'existence pour l'existence, dépourvu de toute trace de matérialité et de tout attribut. Un principe sans cause ni finalité. Sans début ni fin. Un océan illimité de possibilités en perpétuelles formation et dissolution sous le jeu d'impulsions aléatoires.

Je conçois ce que cette perception, qui s'impose à moi chaque jour davantage, peut avoir d'effrayant : pas de cause, pas de but... à quoi nous raccrocher pour sentir la terre ferme sous nos pieds ? Pourtant, elle doit plutôt nous inciter à revoir notre angle d'approche en nous appuyant, une fois de plus, sur l'idée de plans de réalité différents et coexistants (et non pas empilés les uns sur les autres). 

Encadrée par le temps et l'espace, la réalité fonctionnelle et consensuelle qui est la nôtre tout au long de notre vie se nourrit de la danse de la causalité et de la finalité et en tire un sens à la mesure de nos capacités de compréhension. Elle n'est pas incompatible avec la conception que je décris, elle en fait partie et en procède. Nous pouvons ne voir qu'elle ou essayer de percevoir intuitivement le grand tout dont elle émane.

Ou pour dire les choses autrement : des impulsions aléatoires (icchā) déclenchent en Śiva, le principe absolu d'existence, le rythme permanent de la création et de la destruction des mondes. Il s'agit d'un jeu qui n'a d'autre finalité que de se jouer, avec ou sans spectateurs. Comme un océan dont les mouvements ne seraient déterminés ni par une lune, ni par le vent, ni par des courants, mais par eux-mêmes.

J'admets que cette conception puisse donner le tournis, mais reconnaissons que notre mental s'apaise lorsque nous cessons de chercher des causes à tout. Accepter de prendre du recul par rapport au duo causalité/finalité et lui donner sa juste place, c'est simultanément accepter que la cause ultime soit l'absence de cause, nous incliner avec humilité et respect devant le mystère infini dans lequel nous baignons et nous émerveiller d'en faire partie.

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