Penser le futur au conditionnel

Publié le par Jyoti

Penser le futur au conditionnel

La projection dans un avenir illusoire est un exercice auquel nous nous livrons tous en permanence. Nous observons autour de nous que tout a une durée – et donc une fin – et nous imaginons qu’en nous projetant dans ce qui n’est pas encore, nous pourrons exercer un contrôle sur le monde extérieur, autrement dit nous aveugler nous-mêmes quant à l’inéluctabilité de toute fin, y compris celle de notre corps… tant que nous n’avons pas compris la véritable nature des choses.

Pour effectuer cette projection, nous utilisons en général deux méthodes : la prolongation linéaire du présent (ce qui existe continue à se perpétuer identique à lui-même) ou le recours à des modèles (qui concerne plutôt les experts en tout genre dont les médias sont friands). Dans les deux cas, nous partons d’une situation présente dont la perception est subjective puisqu’appréciée à travers le filtre des émotions, des préjugés, etc., et nous la catapultons à une distance plus ou moins longue en lui adjoignant ou non des variables, elles-mêmes subjectives (j’en retiens certaines, j’en rejette d’autres en fonction de l’idée préconçue que je projette). Le résultat final est une situation future perçue ou présentée comme inéluctable. Cet avenir inventé prend soudain la solidité sous nos pieds d’une route bien tracée conduisant à une destination clairement définie. Et même si des nuages d’orage planent sur la destination en question, nous sommes rassurés parce que nous avons le sentiment de savoir où nous allons.

Le conditionnel, quant à lui, est tout sauf rassurant. Il nous renvoie aux limites de notre condition : nous ne pouvons ni tout savoir, ni tout prévoir, ni tout contrôler dans l’univers de dualité où nous évoluons. Sa route aux contours incertains et à la destination mouvante est plongée dans un brouillard changeant. Il ouvre tous les possibles sans en exclure aucun grâce à sa double baguette magique, « si » et « peut-être ». Il dit que les choses peuvent changer, qu’une variable à laquelle on n’avait pas pensé peut surgir à tout moment et chambouler les certitudes. Il n’affirme pas, il suggère.

Mais ce flou artistique et cette dynamique fluide inquiètent. Alors on arrive à une situation paradoxale, où le conditionnel, justement invoqué, s’efface devant le futur : « si nous faisons ceci, il se passera cela » au lieu de « si nous faisons ceci, il pourrait se passer cela ».

L’avenir est imprévisible parce qu’il n’existe pas en tant que tel. C’est une condition mentale qui fait partie de la panoplie d’outils que nous utilisons pour gérer notre environnement. Si nous n’étions pas là pour le penser, il n’existerait pas. Au mieux, il n’est que l’instant présent découlant des décisions prises et des actions menées à un autre instant présent. Nous ne pouvons rien prévoir, nous ne pouvons que supputer. Se convaincre ou convaincre les autres que les hypothèses sont des certitudes est fallacieux. Plutôt que de transformer le conditionnel en futur, envisageons l’avenir comme conditionnel et n’oublions jamais que passé, présent ou futur n’ont de réalité que dans le contexte de nos propres limitations.

En guise de conclusion, un clin d’œil sur les limites de la prospective : si j'ai bonne mémoire, un numéro de Sciences et Vie d’un peu avant la création du monde par Bill Gates et Steve Jobs donnait une vision du 21e siècle sans ordinateurs personnels, ni téléphones portables, mais avec des voitures volantes…

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A
Bonjour,<br /> Je vous ai posté hier le commentaire ci-dessous. Apparemment j'ai dû manquer une opération car je ne le vois pas affiché. Je le reposte donc.<br /> Dans un article récent (Évolution, Histoire et Liberté) j'allais dans le même sens en montrant que le déterminisme et le hasard sont indissociables. Je concluais que Dieu lui-même ne peut tout connaître de l'avenir car s'il le pouvait il ne serait pas libre et le temps n'aurait aucune réalité. Sans cette liberté il n'y aurait pas le jeu divin (लीला). Bonne continuation !
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J
Effectivement je ne l'avais pas reçu ! Merci pour votre commentaire. Je vais aller relire votre article. Bonne journée !