Miroir, mon beau miroir

Publié le par Jyoti

J'ai une méthode imparable pour ignorer du temps l'irréparable outrage : je me regarde sans mes lunettes. Plus efficace que tous les cosmétiques, à tous les coups j'en conclus avec satisfaction que finalement, le temps prend son temps pour imprimer son empreinte sur mon physique.

Mais voilà : j'ai aussi un miroir grossissant pour me maquiller et là, avec ou sans lunettes, la réalité s'impose : les plis se creusent, la peau du cou se fripe, de fines lignes à peine discernables apparaissent... Même si tout cela demeure discret, une nouvelle enveloppe est en train de se mettre en place et « la sentence est irrévocable ».

Cette constatation renforce le sentiment de dés-identification à mon corps qui m'apparaît comme un corollaire du processus de vieillissement. Le temps fait son oeuvre sur le physique, ce qui est son rôle, mais la personne qui habite ce corps vit hors du temps. L'essence de ce que je suis ne change pas. Pour paraphraser Kṛṣṇa, ce corps n'est qu'un vêtement qui s'use et que j'échangerai tôt ou tard contre un neuf. D'un côté, tout va donc pour le mieux. D'un autre, c'est quand même embêtant parce que le physique projette une image et je serais prête à sortir les griffes si j'entendais des trucs comme « elle est bien conservée pour son âge », « j'aimerais être comme elle à son âge », etc.

Compliqué d'être habités par des plans de conscience différents surtout quand, comme moi, on a un côté Coq et un côté Vénus pour lesquels l'apparence compte. L'emballage ne va pas aller en s'arrangeant, c'est une constatation factuelle. Mais en fait, il y a plus de raisons de se réjouir que de se lamenter.

J'ai lu récemment un article rapportant le discours de sociologues qui mettait en avant une tendance croissante au regroupement par centres d'intérêt et non par catégorie d'âge. Je l'avais en effet constaté personnellement : j'ai repris le chemin de la fac et je ne m'y sens pas déplacée. Notre petit groupe couvre probablement 5 décennies mais l'important c'est notre intérêt commun pour le sanskrit, pas l'âge des étudiants. Je trouve extrêmement agréable de voir poindre cette transformation de la perception du vieillissement. La vie n'est pas faite de blocs étanches - enfance, adolescence, jeunesse, maturité, vieillesse - et de leurs subdivisions, c'est un fleuve qui nous conduit de la source à l'océan, différents en apparence, identiques en nature.  Nous retrouver autour de ce qui nous unit, hors catégories, et sortir des cloisonnements générationnels remet les choses à leur juste place. Car certes, ma vision du monde pourra être très différente de celle d'une personne de 20 et même 30 ans pour de multiples raisons, mais elle l'est aussi assurément de celle d'autres baby-boomers !

Au final, comme toute chose ici-bas, c'est une question de point de vue. Ce que je vois dans mon miroir est un reflet et ce n'est pas lui l'important. L'important, c'est Moi qui le regarde. Peau de bébé ou peau de Mamie, mon essence demeure la même : toujours portée par l'énergie de la parole et la quête de sens quels qu'aient été les tours et les détours. Le feu intérieur brûlera avec la même vivacité tant qu'il sera nourri des bons aliments. Et comme je suis engagée sur une voie où ces aliments sont inépuisables, il n'est pas prêt de s'éteindre. Alors, j'invite ceux de mes contemporains qui disent se sentir vieux à se demander quand et pourquoi leur flambée s'est éteinte. 

Parce que ce qui compte, c'est la flamme. La lumière.

 

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