L'hirondelle et le pèse-personne

Publié le par Jyoti

Tous les ans vers cette époque c'est la même chose. Comme les narcisses et autres jonquilles commencent à s'émanciper des profondeurs de la terre, j'ai envie de me débarrasser des couches d'oripeaux de l'hiver et d'arrêter de dépenser des fortunes en collants. Tout me pèse, tout m'engonce et j'ai l'impression de peser trois tonnes. Mes cuisses ont la sveltesse de troncs d'arbres centenaires et mon abdomen semble avoir décidé de faire concurrence à la circonférence terrestre.

J'ai beau me dire que c'est normal, que je n'avais qu'à ne pas manger autant de biscuits au chocolat, même bio, pour me réconforter face à la grisaille et à l’obscurité, qu'il y autre chose dans la vie que les pommes de terre et les pâtes, rien n'y fait. Moi qui n'ai aucun goût pour les fourneaux, je tourne en rond avec mes aliments rituels d'hiver que je commence à ne plus pouvoir voir en peinture. Même M. Picard a ses limites. Je rêve de salade fraîche et croquante et de radis. D'un monde où il y a d'autres fruits que des pommes, des clémentines et des bananes.

Bref, je râle dans mon for intérieur, ce qui, bien sûr, ne sert à rien.

Alors, dans un de ces élans de motivation épisodiques qui ressemblent à des pics dans un encéphalogramme paresseux, j'ai décidé de m'attaquer au seul aspect de mon irritation sur lequel je pouvais agir : mon poids. Et voilà comment l'hirondelle qui fait le printemps m'a livré un beau pèse-personne tout neuf et décoratif, joyau de ma salle de bain depuis ce matin. J'ai volontairement choisi un objet qui ne fait que ça, peser, ce qui ne semble plus très à la mode, mais électronique quand même parce que j'assume ma modernité.

Après un bref moment d'hésitation, je me jette métaphoriquement à l'eau : mes pantalons ne mentaient pas, j'ai atteint la fourchette haute de la taille 40 avec élasthanne. Des mesures drastiques s'imposent. Miracle, après la douche et en dépit de mon frugal petit déjeuner habituel, je pèse 900 gr de moins ! Le numerus horribilis a disparu et mon moral remonte. Néanmoins, il va falloir agir contre les 3/4 kg qui me squattent et je dresse dans ma tête la liste des réajustements alimentaires à effectuer pour retrouver ma taille de guêpe.

J'en entends d'ici qui ricanent : elle met encore du 40 à son âge, de quoi elle se plaint ; de toute façon en vieillissant on prend du poids, etc. Peu me chaut. L'allègement est à l'ordre du jour. Point. Et le fait de me confronter au fait affiché sur l'écran numérique de l'objet qui va gentiment mais fermement me rappeler à l'ordre au quotidien est un signe de plus que je reviens à celle que j'étais avant la perte, avant la tristesse.

À l'aube du retour des beaux jours (j'ai un fonds optimiste) ces retrouvailles avec des aspects de moi-même dont j'avais oublié la vigueur me donnent envie de sourire et je sens le sol se solidifier sous mes pieds. Mon retour à l'école, le fait même d'écrire cet article et d'autres signes commencent à m'éveiller de la torpeur intérieure dans laquelle je me sentais plongée.

Le moment est venu pour celle que j'ai toujours été de laisser partir celle que je ne suis plus pour mieux accueillir celle que je suis en train de devenir. Familiarité et mystère de la vie.

Publié dans Mood

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