Je ne suis pas un vase

Publié le par Jyoti

Le yogin objectivise la joie et la tristesse et ne les ressent pas avec sa conscience subjective. Ainsi, il ne pense pas « je suis joyeux » et « je suis triste », mais « ceci est de la joie », « ceci est de la tristesse », tout comme une personne ordinaire fait l’expérience des objets dans sa vie quotidienne en disant « ceci est un vase » ou « ceci est une bouteille ». Son expérience de la joie et de la tristesse est identique à son expérience d’un objet : séparée de son être.

Pour lui, ces deux états de plaisir et de souffrance bien que touchés par le connu, sont distincts de celui qui connaît. Au lieu de dire « je suis heureux », « je suis triste » ou « je ne suis jamais heureux », « je ne suis jamais triste, il dit « je suis toujours moi-même, dans le bonheur comme dans le malheur ».

Swami Lakshmanjoo - Commentaire des Śivasūtra

Cet extrait a surgi dans ma boîte e-mail à un moment où je m'interrogeais justement sur comment gérer les poussées de tristesse qui m'assaillent encore de temps à autre. Comment en effet, dans la pratique, faire face aux émotions qui nous envahissent et prennent soudain toute la place ?

Je ne suis pas de ceux qui pensent que les émotions, comme le mental, sont des mauvaises choses à dompter à tout prix. Je considèrent que, comme lui, elles font partie de qui nous sommes et sont indispensables à notre survie. Essayer de les mettre en cage ne fait que les enrager et tôt ou tard elles arrachent les barreaux et détruisent tout sur leur passage. Les émotions font partie intégrante des relations que nous tissons avec les autres et même M. Spock finit par ne pas y être tout à fait insensible !

En revanche, il suffit de s'observer soi-même rétrospectivement pour voir à quel point elles peuvent déformer notre vision du monde et nous plonger dans des états qui nous empêchent d'avancer ou nous envoient droit dans le mur.

Pour que les émotions remplissent leur rôle dans la configuration qui est la nôtre et ne prennent pas le contrôle de nos comportements, il faut nous en dissocier. Je préfère le terme dissociation à celui de détachement, qui peut avoir une connotation d'indifférence. Il ne s'agit pas dire « bonheur ou malheur, ça m'est égal », parce que ce n'est pas vrai. Il s'agit de simultanément ressentir l'émotion et de s'en distancer, comme s'il s'agissait d'un objet que l'on regarde.

À leur niveau, les émotions participent simultanément des trois impuretés propres à l'humain : la finitude (leur intensité et leur fréquence varient dans le temps), l'illusion (elles déforment notre perception de notre environnement) et l'action (elles nous poussent à agir ou surgissent en réaction à un événement). À ce titre, elles appartiennent pleinement au monde des phénomènes réactifs et transitoires et ne disent rien sur notre être véritable, cette conscience de sujet connaissant qui sait qu'elle n'est pas un vase.

En réalité, comme il est dit plus loin dans le texte que je cite, l'intérêt quasi thérapeutique de la dissociation vaut pour toutes les formes de notre expérience car notre subjectivité, forme  personnelle du voile de Māyā, en est le prisme déformant. En effet, elle nous amène à nous projeter nous-mêmes sur les objets à connaître et ce faisant à croire que nous ne faisons qu'un avec eux. Exemple courant : attribuer à la réaction d'une personne des raisons qui en fait nous appartiennent. Cette difficulté à séparer ce que nous sommes de ce que nous expérimentons est source infinie de malentendus et de souffrance.

Attention néanmoins à ne pas tomber dans le piège d'un dualisme primaire : d'un côté le sujet/témoin, de l'autre la "nature" au sens de réalité objective, qui n'auraient comme seul rapport que de se distancer l'un de l'autre. Or pour moi, le mouvement de la vie, avec et sans majuscule, dans lequel tout cela s'inscrit ne peut être que dynamique. Alors, où situer le troisième larron, l'agent de transformation ? D'abord dans la réalisation de ce double plan d'expérience, puis dans la capacité progressivement croissante à pratiquer cette dissociation.

Pour en revenir au début, comment faire pour se dépatouiller du fatras émotionnel ? Peut-être commencer par accepter l'émotion, mais avec vigilance de façon à la prendre avant qu'elle ne commence à faire des dégâts. Compliqué s'il s'agit d'amour, par exemple, car personne n'a envie de se distancer d'une émotion aussi riche, mais plutôt de s'y complaire et de la voir durer. Ou même de colère, qui peut être libératrice. Dans tous les cas, réagir avant qu'elle n'envahisse tout notre espace. Et puis projeter l'émotion comme un film qui défilerait devant nos yeux. De cette façon, comme au cinéma et à la télé, on sait que c'est « pour de faux » et que la réalité est ailleurs. Du coup, le calme peut se réinstaller.

Chacun trouvera sa méthode, aucune n'est meilleure que l'autre et elle pourra évoluer au fil du temps. Le but ultime de l'opération est de laisser de plus en plus la place à la conscience de la primauté de notre nature universelle sur notre nature individuelle.

Mais attention, si cette attitude peut nous aider à passer les moments difficiles, il ne faut pas y voir une astuce de bien-être de plus. C'est un bouleversement profond de la vision de la réalité du monde et de la place que nous y occupons. La « voie de l'individu » - ce processus d'écaillage qui nous transforme d'aveugles, en borgnes puis en voyants - est longue et semée d'embûches, mais riche de récompenses sans pareil.

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