Autour du Rāmāyaṇa - Prédestination

Publié le par Jyoti

Les niveaux de lecture et d'interprétation de cette œuvre majeure sont multiples, mais à la fréquenter de près depuis quelque temps, elle m'a inspiré des réflexions que j'ai envie de partager.

Pour résumer l'un des aspects qui m'interpelle de ce foisonnant poème antique où épopée, merveilleux et histoire d'amour se combinent pour enseigner les voies de la vertu aux rois et aux hommes : en réponse à la requête de la Terre qui se plaint des ravages dont elle est victime, Viṣṇu décide de se réincarner afin de mettre un terme au règne du roi des démons Ravaṇa, mais Rāma, l'enfant qu'il habite, l'ignore et il lui faudra passer, adulte, par de nombreuses épreuves pour réaliser que tout ce qu'il a vécu avait été décidé avant sa naissance.

La prédestination a mauvaise presse chez nous parce qu'elle semble nier le libre arbitre et faire de nous des marionnettes. Bien que le sens que nous attribuons au mot « liberté » soit finalement assez vague et flexible quand on y réfléchit, c'est une notion que nous brandissons fièrement, toujours prompts à en oublier le caractère illusoire et, surtout, limité. Convaincus en outre que les dieux n'existent pas, nous rejetons l'idée de prédestination au rang des notions archaïques.

Personnellement je ne crois pas à l'existence physique d’aréopages de créatures anthropomorphes tirant nos ficelles, mais je suis convaincue que chacune de nos vies a une destination, étape parmi d'autres vers un but final encore plus obscur dans un « grand scheme of things » cosmique dont les miettes éparses glissent entre nos doigts et dont l'énergie instigatrice demeure, au final, une énigme.

Il y a dans l'idée que nous sommes porteurs d'une mission (ou de plusieurs), quelle qu'elle soit, quelque chose d'excitant et même de rassurant. Lorsque nous atteignons un âge suffisant pour commencer à avoir du recul sur notre vie, nous pouvons rétrospectivement en prendre conscience et même discerner la voie qui nous a permis de les mener à bien.

Mais aveugles par ignorance, victimes de la « chute » qui nous a fait oublier d'où nous venons et qui nous sommes réellement, tels Rāma nous avançons en nous cognant aux murs, ballottés par les événements, secoués par les émotions. Chaque objectif atteint à tâtons en cache un autre, comme un sommet en montagne masque le suivant, au point de ne plus savoir pourquoi on s'est mis en route et de se convaincre que l'ascension est une fin en soi et se suffit à elle-même.

Vient un temps dans le récit où tout prend sens pour le héro. Pour nous, ce temps est celui où nous acceptons l'incontournable : même si la destination nous demeure obscure, nous n'avons d'autre choix que de cheminer vers elle. De nous en remettre à la Providence, en quelque sorte. Mais pour moi, la Providence, nous la portons en nous : c'est ce maître intérieur dont je ne me lasserai jamais de vanter les mérites que nous appelons intuition. Ce Viṣṇu incarné en chaque être sans qui nous ne serions que des robots intelligents, des intelligences artificielles.

Suivre ce guide en confiance, c'est, je me répète encore, faire ce qui nous paraît juste à nous, pour nous, dans un esprit d'« égoïsme positif » et tirer apaisement de se laisser conduire. Cette acceptation n'est pas soumission. Elle est reconnaissance du fait que notre vie a un sens, même s'il nous échappe, même si nous en ignorons tous les tenants et aboutissants parce que nous sommes incapables de voir le contexte global dans lequel s'inscrit chaque existence incarnée. En revanche, nous sommes en mesure de repérer les signes qui nous confirment que nous sommes dans la bonne voie par la disparition des obstacles et l'ouverture de portes dont nous ne soupçonnions pas l'existence.

Refuser d'écouter ou de suivre cette voix muette et insistante qui se manifeste par des pressentiments, des prémonitions, des intuitions, pourquoi pas : c'est juste rallonger le voyage de quelques heures, quelques mois, quelques années, quelques vies et se priver de la paix que procure le sentiment d'appartenir à quelque chose qui nous dépasse et la satisfaction du devoir accompli.

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