Autour du Rāmāyana - L'équilibre

Publié le par Jyoti

La notion d'équilibre me fascine parce qu'elle renvoie l'image d'une humanité consciente de la précarité de sa condition. Dans les temps anciens, les hommes se considéraient explicitement à la merci d'énergies qu'ils ne maîtrisaient pas et qu'il convenait d'apaiser pour assurer la survie collective et individuelle. Ces énergies avaient néanmoins besoin des hommes pour les nourrir (ne dit-on pas qu'on alimente le feu, par exemple ?) et pour que tout le monde y trouve son compte, un équilibre devait être trouvé (d'où l'idée de sacrifice sans doute). Bien qu'eux-mêmes créatures d'un être suprême auto-engendré, les dieux apparaissaient aux hommes immortels et puissants et il fallait passer contrat avec eux pour que tout le monde vive en bonne intelligence.

Dans le cas du Rāmāyana, les forces de l'arrogance, de la volonté de puissance, de l'ivresse du pouvoir font pencher tellement l'un des côtés de la balance qu'une intervention musclée s'impose pour éviter au monde de sombrer dans le chaos. Les forces du bien triomphent de ce point de vue, mais pour combien de temps ? Dans un monde manipulé par la dualité, cela ne peut durer et d'ailleurs Viṣṇu devra se réincarner plusieurs fois après Rāma pour remettre de l'ordre (sachant que son dernier avatar, Kalkin, reste à venir).

Si j'ai l'air de badiner, ne vous y trompez pas, je prends cette idée d'équilibre très au sérieux. Voler trop haut ou tomber trop bas, même vocation à l'échec. La quête d'équilibre, social ou individuel, est à l'image de Sisyphe : le but à peine atteint, il faut recommencer. Cet effort constant peut apparaître décourageant et inciter à céder à la tentation de la rigidification.

Pourtant, la quête d'équilibre mérite d'être poursuivie, car chaque fois que nous atteignons ce point de repos, même transitoire, nous sommes en paix. J'imagine une balance dont les plateaux parvenus à l'équilibre seraient effleurés par une brise légère leur imprimant une fluctuation infime mais suffisante pour à la fois en assurer la stabilité et éviter la rouille.

Nos sociétés ont choisi le camp de Ravaṇa quand, au nom de la science et de la raison, elles ont accordé la primauté au matériel et rabaissé au rang de superstitions ou transformé en religions opprimantes l'aspiration à la transcendance sans laquelle nous sommes des êtres... déséquilibrés. Même les idées les mieux intentionnées peuvent devenir néfastes quand elles décident de s'arroger toute la place et empêchent les autres de s'exprimer.

L'équilibre est un art difficile et subtil dont tous les excès sont l'ennemi. Il nécessite parfois sacrifices et compromis. Il requiert vigilance et efforts sans cesse renouvelés. Il mérite qu'on le chérisse et l'honore car il est le seul rempart au chaos.

 

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