Les trois impuretés

Publié le par Jyoti

Le Shivaïsme de l'école Trika enseigne que l'être humain est assujetti à un triple asservissement : finitude, illusion et action, qui l'enchaîne au cycle des renaissances.

La brillance du pur diamant qu'est notre ātman, présence dans notre moi incarné de Śiva, la Conscience-énergie suprême omnipénétrante et omniprésente, est troublée par ces trois impuretés* dont découle l'oubli de notre véritable nature et qui nous vouent à l'ignorance**.

Finitude
L'impureté de finitude est l'impureté originelle liée à l'assujettissement aux limites de la forme, du temps et de l'espace qui nous donne le sentiment d'être séparés du Divin*** et fait de nous des « atomes ».
Le corps physique en donne un bel exemple avec ses contours bien nets, ses capacités sensorielles limitées, sa fin inéluctable. Mais tout l'univers observable, des galaxies aux micro-organismes, y est asservi. Si les échelles varient, le principe est immuable. La manifestation sous forme de matière dense est source de fractionnement et d'isolement. Elle masque l'unité sous la multiplicité. Ce bornage, qui fait barrière à la perception de la véritable nature de l'Univers et nous confine dans un enclos, est notre condition « naturelle ». Nous existons au sein de ce territoire au-delà duquel nous ne « voyons » pas et donc ne « connaissons » pas. La fréquentation permanente de ces limites trouble notre compréhension du monde et ce faisant de nous-mêmes.

Illusion
L'impureté d'illusion découle de la liberté de Śiva de se masquer ou de se dévoiler c'est-à-dire de cacher ou de révéler que tout est Lui et que la multiplicité des êtres et des choses procède de lui et n'existe qu'en lui. 
Notre nature d'êtres « finis » nous conduit à penser que notre perception du monde rend compte de la véritable nature des choses alors qu'elle n'est qu'un miroir dont les messages des sens, les émotions, les préjugés, les idées reçues, les divers carcans mis en place par l’éducation, la tradition, les croyances, etc., déforment le reflet.
Le monde dans lequel nous vivons existe bien. Il n'est pas illusoire au sens où nous nous faisons une bosse si nous tentons de traverser un mur. Nous sommes adaptés l'un à l'autre. En revanche, penser qu'il constitue l'intégralité de la réalité et que tout commence et finit avec lui, c'est faire preuve d'ignorance.
Heureusement, cette illusion peut-être dissipée par l'illumination intuitive (la grâce divine) ainsi que par un travail personnel alliant intellect et intuition (étude des textes sacrés et enseignement d'un maître vivant ou mort) faisant appel à des outils tels que la réflexion et la méditation. Se débarrasser de cette illusion ouvre un espace intérieur infini où le mal-être découlant d'une perception et d'une compréhension atrophiées du monde s'efface, en dépit des limites physiques auxquelles nous ne pouvons échapper.

Action
L'action est une impureté parce qu'elle sème des germes qui polluent davantage encore la brillance de notre Moi et nous maintient dans le cycle des renaissances, le véritable enfer (parce qu'il nous maintient éloigné de notre nature divine) auquel nous nous condamnons nous-mêmes.
Dès qu'émane de Śiva le désir-volonté de manifester le monde et le tout premier frémissement créateur, l'action devient inéluctable. Rien ne peut exister sans action, de celle qui met les choses en branle à celle qui y met fin. Le plus infime caillou est lui-même le résultat final de l'action d'érosion du vent et de la pluie.
En réalité, ce n'est pas l'action en elle-même qui pose problème, mais la poursuite de ses fruits. L'action accomplie « pour le bien de tous les êtres » sans en attendre ni reconnaissance ni gratification ou celle effectuée pour exprimer sa dévotion au Divin est « gratuite » et, en ce sens, non polluante. Le choix de la nature de l'action nous est laissé, ménageant ainsi l'espace du libre arbitre dans le champ confiné qui nous est dévolu. 
Pour échapper aux « risques » de l'action, l'inaction ne saurait être une solution puisque même le Seigneur suprême agit, nous dit Kṛṣṇa dans la Bhagavadgītā. Pour purifier cette action inévitable, il faut la dégager de l'espace borné par la polarité bonheur-malheur et de l'emprise de l'ego, lui-même engendré par les impuretés de finitude et d'illusion.

 

Je trouve cette conception fascinante à plus d'un titre, notamment parce que tout en posant clairement le cadre de la condition humaine, elle offre les clés pour la transcender, même ici et maintenant. En effet, si notre degré de liberté est extrêmement limité, il existe néanmoins : nous pouvons choisir la connaissance plutôt que l'ignorance et agir en évitant les pièges mondains. On nous invite à renoncer aux ténèbres, à briser les chaînes qui nous empêchent de nous déployer, à oser lever les yeux au ciel et à reconnaître en nous et autour de nous l'essence pure de tout ce qui est. Quel plus beau message de vie peut-il y avoir ?

Ma présentation est pauvre et succincte par rapport aux textes qui l'ont inspirée. Elle ne fait qu'entrouvrir à peine une porte qu'elle vous donnera peut-être envie de pousser à votre tour ou qui ouvrira de nouveaux champs à votre réflexion. En tout cas, je l'espère.

* Dans ce contexte, l'impur est la fragmentation par opposition à l'unité absolue de la Conscience suprême.
** L'ignorance est une connaissance imparfaite parce que différenciée. Cette ignorance n’est pas un déficit de connaissance mais une connaissance erronée, une méconnaissance. La véritable connaissance, qui détruit l'illusion, est la réalisation que seule existe véritablement la Conscience-énergie pure, sans limites temporelles ni spatiales dont tout émane et où tout revient, présente en tout, tous et partout, à tout instant – dualité et multiplicité n’étant que diverses manières dont Śiva choisit de se montrer ou de se voiler. Sur les deux types d'ignorance et de connaissance, voir l'article De la libération du lien.
*** Ce passage d'un état unifié à un état fragmenté m'évoque la Chute de l'Ancien testament : c'est parce qu'Eve, la śakti d'Adam, met en branle le temps (le serpent) et la dualité (arbre de la connaissance du bien et du mal) que l'humanité quitte l'unité de la Conscience suprême absolue (le paradis) pour la multiplicité de la manifestation. En « tombant », l'Homme oublie d'où il vient. S'il garde un vague souvenir du divin, il se perçoit distinct de lui alors qu'il n'existe qu'en lui et par lui. Dans le Shivaïsme, il ne s'agit pas d'une chute mais de l'éloignement du moyeu de la roue des énergies, qui place l'être humain sur sa jante.

Références :
- Śivasūtra et vimarśinī de Kṣemarāja - Traduction et introduction par Lilian Silburn - Publications de l'Institut de civilisation indienne - fascicule 47 - Diffusion De Boccard
- La lumière sur les tantras - Chapitres 1 à 5 du Tantrāloka d'Abhinavagupta - Traduction et commentaires par Lilian Silburn et André Padoux - Publications de l'Institut de civilisation indienne - Fascicule 66 - Diffusion De Boccard
- Bhagavadgītā - Traduction et commentaires de Śrī Aurobindo - Spiritualités vivantes - Albin Michel

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