Fractionnemement

Publié le par Jyoti

Fractionnemement

Un jour où je regardais par la fenêtre sans penser à rien de spécial, les éléments qui peuplaient l’extérieur me sont apparus comme une juxtaposition d’objets coupés les uns des autres, juste posés là. J’ai réalisé alors l’omniprésence du fractionnement dans notre vie.

Le fractionnement, c’est le morcellement d’un tout. Avant même d’exister, nous sommes marqués de son sceau : sur le plan symbolique avec l’expulsion du Paradis pour certains, avec l’oubli de notre véritable nature pour d’autres ; sur le plan physique, par la division cellulaire à laquelle nous devons notre corps et, bien sûr, par la naissance qui nous expulse du ventre maternel. Dès le départ, nous sommes voués à « l’un » et « l’autre ».

En grandissant, le fractionnement s’accentue avec la notion du « je », qui nous individualise, et avec le langage, qui délimite et isole les objets et les notions. Les mots sont un outil merveilleux dont j’aurais mauvaise grâce à me plaindre, mais ils n’en découpent pas moins le monde en une multitude de catégories et de sous-catégories, qui obscurcissent la conscience du tout.

Plus le temps passe et plus le fractionnement devient une seconde nature. Isolés dans notre individualité, nous avons souvent du mal à comprendre, reconnaître ou accepter celle de l’autre. Notre conception du monde se constitue en notions « opposées », comme dressées l’une contre l’autre (le bien et le mal, l’amour et la haine, le chaud et le froid, etc.), plutôt que liées par une dynamique fluide et permanente de transformation et de changement d’état.

Autre forme de fractionnement, nos contradictions internes, les émotions, les désirs, les pensées qui nous tirent à hue et à dia – ce que je voudrais faire et ce que je fais, là où je voudrais être et là où je suis, etc. La friction entre les différentes facettes de notre personnalité (ces « parties de moi » comme nous disons parfois) peut aller jusqu’à engendrer un sentiment de frustration, d’insatisfaction ou de mal-être.

Les sociétés où nous vivons enfoncent le clou en favorisant l’éclatement : familles nucléaires, émiettement des catégories sociales par les professionnels du marketing, cloisonnement des classes d’âge au point qu’on semble oublier que les vieillards ont été des enfants, etc.

Compartimentation, isolement, séparation, parcellisation, fragmentation, segmentation… Alignés ainsi ces mots parlent de solitude et d’aliénation. Ils nous renvoient en creux à ce que nous avons oublié : nous portons en nous l’Unité, dont nous sommes l’une des expressions.

Pris entre une aspiration sous-jacente au Tout et l’automatisme de conceptions parcellaires, nous tissons des liens avec les autres, mais ces liens ne sont que des ponts susceptibles de s’écrouler tôt ou tard, si nous n’en comprenons pas la nature fragile et, dans une certaine mesure, illusoire. L’exemple le plus frappant à cet égard est le désir de fusion (« ne faire qu'un ») qui sous-tend la quête amoureuse. L’appartenance volontaire à un groupe, quant à elle, rassure mais n’est qu’un pâle substitut à la réalisation profonde, même simplement intellectuelle, d’être « une étincelle du feu divin ». Car un groupe n’est qu’une fraction de plus grande taille et il n’y a qu’un pas de la fraction à la fracture.

Si le fractionnement a ses pièges et ses dangers, il a aussi ses côtés positifs. Sous sa manifestation majeure de langage, par exemple, il nous permet de comprendre, de réfléchir, de communiquer, de gérer la complexité. Ni bon ni mauvais en soi, il fait partie des limitations propres à notre condition. En prendre conscience permet néanmoins de ne pas se laisser aveugler par le point de vue sur le monde et nous-mêmes qu’il induit implicitement. Le chatoiement hypnotique du voile de Māyā ne doit pas endormir notre conscience et nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

L’appréhension du monde comme différencié est la source du fractionnement. Le shivaïsme du Cachemire enseigne que l’unique Réalité est la Conscience divine indépendante et totalement libre, inéliablement une dans sa multiplicité, source de tout ce qui existe et de tout ce qui n’existe pas, présente dans tout ce qui existe et tout ce qui n’existe pas, sans laquelle rien n’existerait et n’existerait pas. Pour laisser éclore en nous cette réalisation, la recherche d’une harmonisation intérieure susceptible de lisser notre propre fractionnement peut constituer un premier pas. Personnellement, c’est la contemplation de l’univers qui m’aide dans cette voie (voir l'article Levons les yeux au ciel).

À l’exception de quelques grands mystiques, il nous est difficile d’échapper au fractionnement. Nous pouvons néanmoins en limiter l’emprise, décompartimenter notre espace intérieur et fissurer nos tours d’ivoire pour laisser filtrer la lumière.

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