Autour du dharma

Publié le par Jyoti

Autour du dharma

Il existe dans la pensée de l’Inde un concept pour lequel j’ai une affection particulière : celui de « dharma ».

Dans toutes les traditions spirituelles, l’univers émané par la Conscience-Energie primordiale, quel que soit le nom qu’on lui donne, est ordonné et obéit à des lois. C’est d’ailleurs un point sur lequel les rejoint la science, qui a découvert au fil des siècles la multitude de lois que nous utilisons sans y penser, ne serait-ce que le « simple » fait de tenir debout.

Conformément au principe que « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut » (ou le microcosme est à l’image du macrocosme et inversement), les lois qui régissent le cosmos nous concernent directement car sans elles notre planète et nous dessus n’existerions pas. Mais l’ordre qu’elles manifestent est tellement étranger à notre échelle que nous ne l’envisageons même pas.

Cette loi cosmique s’exprime sur le plan de l’existence individuelle par le dharma, c’est-à-dire le « devoir qui consiste pour chacun à se conformer à la loi qui le régit […] »*. La loi dont il est question ici est déterminée par la catégorie (varṇa) à laquelle l’individu appartient par sa naissance. Chaque catégorie a des obligations à respecter, en son sein et envers les autres. Le respect de ces obligations constitue une valeur morale absolue.

Les castes ont été officiellement abolies en Inde et nos classes sociales se sont diluées en « catégories socio-professionnelles ». Dans la juridiction, si ce n’est dans les mentalités, les sociétés tendent aujourd’hui à estomper ou abolir les parois entre les caissons étanches dont dépendait autrefois leur stabilité au risque de les ossifier.

Si l’on considère la société et ses membres comme des catégories globales, la notion de dharma peut s’appliquer utilement, me semble-t-il, au double niveau des relations sociales et des relations individuelles. Parce que, au fond, le dharma nous parle de la nécessité d’un ordre structurant pour assurer l’harmonie des sociétés humaines et des relations entre les individus qui les composent.

Le mot « ordre » a souvent une connotation implicite négative liée à la contrainte qui masque son sens de « structure ». Les structures font que les choses et les gens tiennent debout. Elles assurent stabilité et sécurité, toutes deux indispensables à la prospérité individuelle et collective. Lorsqu’elles associent solidité et résilience, elles rassurent. Rien ni personne ne peut s’épanouir dans l’incertitude et l’insécurité permanentes. Qu’il s’agisse de gouvernants et de gouvernés ou de parents et d’enfants, par exemple, l’existence d’un ordre structurant qui délimite clairement le périmètre des droits et des devoirs de chacun est indispensable.

L’ordre, c’est aussi l’organisation. Chaque chose a une place, chacun d’entre nous a une place. Il n’y a pas si longtemps, probablement pas beaucoup plus d’un siècle, l’appartenance sociale la déterminait, ce qui pouvait être rassurant pour certains. Aujourd’hui, ce n’est plus cas et elle peut s’avérer compliquée à trouver, mais l’effort en vaut la peine car c’est en ce lieu que nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmes.

Mais rien de tout cela ne peut exister sans le respect. L’absence de respect des règles sociales peut aller de l’incivilité à la remise en cause de l’État de droit. L’absence de respect d’autrui conduit à la violence verbale et physique, à l’exclusion et à des hiérarchies perverses.

Respecter les autres, c’est les accepter pour ce qu’ils sont et les traiter avec égard. C’est savoir faire preuve d’humilité et s’incliner devant les personnes dont l’expérience, les connaissances, la valeur morale ou intellectuelle excellent les nôtres. Se respecter soi-même, c’est oser réaliser la personne que l’on est vraiment, affirmer sa différence, vivre les yeux et le cœur ouverts. Et lorsque l’on respecte les autres et soi-même, le respect des règles sociales s’instaure de lui-même.

Dans la pensée hindouiste, respecter le dharma conduit l’individu à agir avec la conscience de son rôle et des obligations qui en découlent. Ce faisant, il évite de semer les germes négatifs qui le lient au cycle des renaissances (voir Karma 1 et Karma 2). Ici et maintenant, suivre le dharma, c’est trouver sa place, agir en conséquence et reconnaître la nécessité d’une structure au sein de la société et dans nos vies personnelles. Et sa valeur fondamentale est le respect des règles sociales, des autres et de soi-même, garant de paix et d’équilibre. Dans les deux cas, c’est respecter à notre humble niveau le Dharma, la loi cosmique de perfection, et tenir notre place dans l’univers.

* Alain Daniélou, Mythes et dieux de l’inde

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